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19/02/1996 à 01h06

Resto-péniches condamnées à l'errance. La loi des escales tournantes sur les quais parisiens les empêche de fidéliser.

ECOIFFIER Matthieu

En décembre, le Mystral, une péniche théâtre, a brûlé sur la Seine

pendant plusieurs heures, quai Malaquais, à deux pas de l'Académie française. «Le feu a pris au fond de la cale, à l'endroit des cabines», raconte le sergent Richard Debiasi de la brigade des sapeurs-pompiers. Et, selon de nombreux témoins, l'incendie était d'origine criminelle. Sur «radio scène», le canal numéro 10 qui, avec le bouche à oreille, fait courir les histoires d'une péniche à l'autre, les bateliers ont parlé du désespoir du propriétaire condamné à la faillite. Quelques jours plus tard, c'est vers l'El Alamein que les yeux étaient rivés. Après des mois de tracasseries administratives, sa propriétaire, Geneviève Tuduri, entamait une grève de la faim devant les bureaux du Port autonome de Paris, afin d'obtenir le passage devant la commission d'homologation de son bateau salle de concert-galerie d'art.

La semaine dernière, le Calife, amarré au pied de Notre-Dame depuis deux ans, a dû quitter le quai de Montebello, classé trésor mondial par l'Unesco, pour le quai de la Gare, sa gadoue et son chantier devant la Bibliothèque de France. «Je suis prêt à mettre mon bateau en travers de la Seine et à le couler si je ne peux pas avoir une icale (un anneau fixe, ndlr) dans Paris», dit Nicolas Gailledrat, son capitaine. Comme une douzaine de bateaux à vocation culturelle, le Calife est soumis à la loi des «escales» tournantes. Trois mois par an, renouvelables une fois, pour un loyer d'environ 15.000 F par mois. «Le problème, c'est qu'une fois qu'ils ont goûté à Paris, ils veulent y rester. Mais nous avons beaucoup de demandes pour très peu d'emplacements. Tout le monde à droit à sa part du gâteau», assure-t-on au Port autonome, l'établissement public à intérêt commercial qui gère les berges franciliennes de la Seine depuis 1970.

Dans la pratique, ce principe qui fait honneur au nomadisme de la batellerie se heurte à la dure réalité de l'exploitation d'un «lieu parisien». Cet hiver, la grogne des bateliers a connu une grande crue. «L'année dernière, le bateau est monté au niveau des bouquinistes», se souvient Nicolas Gailledrat, au milieu de sa cuisine en Inox construite à la poupe de sa péniche, une madame Freycinet de 39,5 m. «J'ai bossé 40.000 heures pour l'aménager en restaurant, emprunté 4 millions de francs à la banque, embauché et formé 15 personnes, obtenu des critiques dans les guides des bons restos. Et maintenant je dois m'en aller», se désespère cet ex-pianiste de jazz.

Habitués à faire des bœufs autour du vieux Steinway dans la cale en acajou, Jacques Higelin, Mory Kante, Didier Lockwood et les frères Toure Kounda suivront-ils le Calife dans les gravats du quai de la Gare? Difficile de fidéliser une clientèle et de rentabiliser ses investissements en larguant les amarres tous les trois mois. «Il est grand temps que le Port autonome définisse un politique cohérente des escales. Avec 12 bornes sur chaque rive, on peut très bien placer tout le monde avec un contrat d'un an renouvelable. Le port doit faire un effort pour conserver ces bateaux théâtres et restaurants. Ils contribuent à l'animation et à la sécurité des berges», explique Jean-Pierre Saunier, directeur de la commission de surveillance de la Seine.

Sous la tutelle du ministère des Transports, cette commission, issue du napoléonien service de navigation de la Seine, veille à l'hygiène et à la sécurité des bateaux. Mais à Paris, elle doit compter d'une part avec Voies navigables de France (VNF), établissement semi-privé qui s'occupe du développement et de l'entretien de toutes les voies d'eaux du pays, et d'autre part avec le Port autonome de Paris qui gère les berges.

Etrangement, ces trois instances aux intérêts divergents sont pourtant chapeautées par le même homme. Ainsi, un bateau parfaitement aux normes de sécurité selon la commission, financé avec la caution de VNF, peut attendre du Port autonome un anneau pendant des mois, au risque de mettre la clé sous la porte. A ce casse-tête, il faut ajouter les enquêtes individuelles de la préfecture de police ­ elles transitent par les RG ­ sur les propriétaires de bateaux. La Ville de Paris voudrait bien gérer elle-même ses berges comme le font toutes les autres villes françaises. Mais, en attendant, sur la Seine, plus claire en hiver, les bateliers ont l'impression légitime de se faire mener en bateau. Surtout quand ils accostent sur un nouveau quai.

«Les 13 kilomètres de berges à Paris sont sous-équipées. Hormis sept escales, il n'existe aucun branchement prévu pour l'eau, l'électricité et l'assainissement», commente Jean-Pierre Saunier. «C'est une farce?», s'était exclamé le très british président de la vénérable Dutch Barge Association, dont la flottille se trouva fort démunie lors de son rallye annuel. L'été dernier, il était organisé dans la capitale. Pour la première... et la dernière fois.

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